Réenchanter la vie

Réenchanter la vie

Lundi férié. Le monde est un écran de veille. Immobile, silencieux, il est mouillé par un crachin qui brouille les images se déposant sur ma rétine et qui n’est réellement visible qu’au moment où il touche les choses et en change la couleur. L’asphalte devient luisant. Le béton opte pour une teinte plus sombre. Tout juste libérées de leurs bourgeons, les feuilles des arbres adoptent le vert fluorescent propre aux jeunes pousses fringantes que l’on humidifie. Elles se découpent presque violemment dans la grisaille d’une lumière pâle que filtrent des nuages sans joie.

Comme souvent, je suis seul sur mon bike. Parti dans le petit matin, après avoir avalé une toast, bu un café et embrassé ma blonde. Je décide de mon parcours en chemin, j’improvise. 

Direction nord, la route vers Sainte-Brigitte m’appartient totalement. Une rareté. L’air est frais sans être désagréable. Ce matin sans vent laisse entendre les sons de ceux qui habitent les arbres aux alentours, et dont les piaillements me parviennent de cette étrange manière qu’a le ciel bas de faire voyager les sons et de les rendre plus ronds et profonds. Mes pneus chuintent sur le bitume mouillé. Les gravillons en bord de route crépitent sur mon passage. Je suis ici, seul, dans ma tête, et le monde est à nouveau fabuleux.

Je suis obsédé par l’idée de réenchanter nos existences. La mienne, du moins. Mais je vois aussi dans la détresse de mon prochain le désir d’atteindre autre chose que la surface qui lui est proposée, de toucher au merveilleux dans cette vie dont, majoritairement, nous sommes convaincus qu’elle sera aussi notre paradis. 

Pour moi, l’alcool, la dope, le consumérisme ne sont pas tant des manières de nous engourdir qu’une quête de sens, une tentative de trouver quelque chose qui nous rende heureux en allumant en nous une lumière dont on tâtonne parfois longtemps avant d’en trouver la switch.

La mienne s’allume au moment où je monte en selle. Et certaines fois, la lumière qu’elle produit est presque aveuglante tellement elle est belle. Comme maintenant. 

En bas de la côte du Calvaire, les lamas sont à leur place. Je les salue silencieusement. Une rare voiture me dépasse. J’en ai à peine conscience. Je suis perdu en moi, mes pensées alimentées par la répétition du geste physique, dans une méditation sportive qui me permet de me sortir du travail, des obligations, des angoisses d’une vie minutée, réglée, remplie à ras bord de mille choses qui m’apparaissent généralement incontournables, et qui pourtant ne trouvent aucun espace dans mon esprit ce matin. 

Après être descendu vers Lac-Beauport, je tourne vers Lac-Saint-Charles, remonte et vire à gauche dans les petites rues parallèles au boulevard Talbot pour aller rejoindre la Grande Ligne. Je suis toujours dans mon esprit et en même temps dans cet espace qui m’est livré. Un lièvre traverse la rue devant moi. Je lui crie une connerie. Plus loin, deux marmottes m’observent. 

Je suis tellement bien que je hurlerais. La bruine continue son patient travail d’humidification généralisée. Je résiste à l’envie d’arrêter chez Pascal Le Boulanger; un dîner m’attend sans doute à la maison. Je songe à la solitude. Au fait que je me suis longtemps perçu comme un animal social, mais que l’état que je préfère est encore celui de calme que me procure ce matin où le monde ressemble à un épisode de Walking Dead, les zombies en moins. C’est une solitude choisie, désirée. Elle me permet d’entrer en moi en même temps que de m’ouvrir au monde. Le contact des autres n’en sera que plus agréable ensuite, après cette pause d’agitation mondaine. 

Le monde me paraît aussi plus beau. Plus vif. Je respire l’air humide à pleins poumons et me sens vivant. Vivant avec de l’excédent, du débordement. 

Aux côtés d’autres moments spéciaux, des rencontres, mais surtout des instants d’intimité volés au cruel encadrement de nos vies performantes, avec ceux que j’aime, ce sont des matins comme celui-ci qui réenchantent ma vie. Ils sont précieux, mais nécessitent que je m’y attarde pour réaliser leur valeur. Comme les autres temps de paix intérieure, de découverte du versant merveilleux de l’existence, ils ne se commandent pas. On ne peut que se mettre dans une posture favorable pour les recevoir. C’est aussi pour eux que je roule le plus souvent possible. Dans l’espoir d’en attraper de nouveaux. 

J’essaie donc de m’en imprégner lorsqu’ils se présentent, de sentir chaque seconde passer en moi, me traverser. Mon vélo est un révélateur qui me montre la vie telle qu’elle devrait être. Magique.

Sprinteur, rouleur, grimpeur : les secrets des CP

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